Pop Gun War

INTERVIEW FAREL DALRYMPLE

Kymera : Peux-tu nous expliquer ton parcours dans la bande dessinée et comment tu as créé Pop Gun War ?

Farel Dalrymple : Je me suis passionné pour la bande dessinée et l’illustration dès que j’ai su lire. J’ai une mère très créative qui m’encourage et me soutient. J’ai passé beaucoup de temps seul à la maison durant mon enfance, bien installé dans ma chambre à lire et m’amuser tout seul. J’ai aussi passé énormément de temps à recopier les dessins que réalisait un ami plus âgé. Ma mère et ma sœur m’ont fait découvrir la littérature enfantine très tôt, ainsi que l’illustration, au cinéma, à la musique et à d’autres formes d’art. Je suis devenu dingue de bande dessinée dès ma première lecture, d’abord avec Richie Rich et les séries Archie avant de devenir un Marvel zombie incurable durant l’adolescence. En atteignant la vingtaine j’ai quasiment arrêté de lire des comics avant de revenir vers des titres plus indépendants.

Un peu plus vieux je suis parti à New York où j’ai obtenu un diplôme d’illustrateur de la School of Visual Arts. Aller aux beaux-arts fut pour moi une excellente expérience. Cela m’a réellement donné une direction et m’a permis de découvrir de nombreux jeunes artistes. Je crois avoir plus appris de mes condisciples étudiants que des professeurs. J’ai eu quelques excellents professeurs, ceci dit. Arriver à New York depuis l’Oklahoma fut une expérience extraordinaire pour moi, cela m’a ouvert les yeux car je n’avais jamais été avec autant de personnes partageant les mêmes centres d’intérêts que moi auparavant. J’ai réellement appris à dessiner et peindre tandis que j’étais à l’école. Les choses les plus importantes que j’y ai apprises ont été de dessiner selon la réalité et à travailler de manière intelligente.

En 1999 j’ai publié sous forme de photocopies un comics nommé « Smith’s Adventures in the Supermundane ». Plus tard un ami m’a aidé à l’imprimer de manière professionnelle. Après l’école j’ai aussi aidé quelques camarades à monter l’anthologie Meathaus.

Pop Gun War est simplement issu d’un paquet d’idées jetées dans mon carnet de croquis. Je savais vouloir créer une bande dessinée inspirée par ma vie à New York. J’ai conçu le premier épisode en espérant que je trouverais comment le publier.

J’ai ensuite posé ma candidature et obtenu une bourse Xeric. C’est à peu près au même moment que j’ai commencé à participer à des conventions. C’est principalement de cette façon que j’ai obtenu des commandes professionnelles, en rencontrant les gens dans des salons. Après le premier numéro de Pop Gun War, l’éditeur en chef de la maintenant défunte maison d’édition Absence of Ink m’a contacté en me proposant de publier la suite de la série. Après cinq numéros, un album a été compilé par Dark Horse Comics. J’avais déjà réalisé quelques travaux pour Diana Schutz, qui a oeuvré en tant que rédactrice sur cet album, lorsque je lui ai soumis l’idée de le faire.

Grâce à Diana j’ai aussi rencontré Bob Schreck de DC Comics. Il m’a fait travailler sur les quatre premiers numéros de Caper, le titre de Judd Winick. Après ça j’ai réalisé plusieurs projets liés aux arts en freelance. J’ai ainsi réalisé quelques travaux de ce genre après avoir obtenu mon diplôme, puis j’ai commencé à gagner suffisamment grâce à la bande dessinée pour pouvoir m’y consacrer à temps plein.

J’ai rencontré énormément de grands artistes à New York. Voir leurs œuvres a constitué une énorme inspiration. Aujourd’hui je travaille sur un titre pour Marvel et sur la suite de Pop Gun War.

Kymera : Au sujet de cette série pour Marvel, justement. Comment ont-ils fait appel à toi et pourquoi un projet aussi inattendu qu’Omega ?

Farel Dalrymple : Tout est venu du scénariste, Jonathan Lethem. C’est une super occasion pour moi car je suis fan de ses romans. J’ai découvert son œuvre grâce au roman Motherless Brooklyn (Les Orphelins de Brooklyn en VF) alors que j’étais en visite sur la côte ouest il y a quelques années. Je l’ai adoré et ai donc commencé à lire ses autres titres. Fortress of Solitude (Les Forteresses de Solitude) comportait des références aux comics (dont Omega the Unknown). Marvel l’a donc contacté pour lui proposer d’écrire une bande dessinée. Ils s’attendaient sûrement à ce qu’il fasse Spiderman ou quelque chose du genre mais il a demandé à travailler sur un obscur personnage des années 70. Il m’a juste envoyé un email sans me connaître pour me demander de dessiner la série. Je suppose que l’un de ses amis dessinateurs lui avait présenté mon travail.

C’était incroyable pour moi de recevoir un mail d’un auteur que j’admire. Marvel s’est aussi très bien comportée. Ils me laissent faire le lettrage et nous ont donné tout liberté en termes de créativité. Nous avons aussi pu obtenir que Paul Hornschemeier s’occupe de la mise en couleurs. J’adore son travail.

Kymera : Revenons à Pop Gun War. Tu nous as dit que tu souhaitais créer une série basée sur ta vie à New York. Pourrais–tu nous expliquer en quoi les éléments de la BD s’appliquent à toi ?

Farel Dalrymple : J’entendais par là que Pop Gun War est basé sur les sensations que m’ont procuré le fait de vivre là-bas et, bien sûr, cet environnement urbain. C’était la première fois de ma vie d’adulte que j’habitais dans une grande ville et je me suis retrouvé entouré de tous ces gens étranges et embarqué dans des situations bizarres. Je suppose que la dessiner est ma façon de gérer cette vie.

Kymera : Certains personnages de Pop Gun War seraient-ils alors basés sur des gens que tu as connus ou rencontrés ?

Farel Dalrymple : En quelque sorte. Je ne suis pas esclave des références mais j’aime bien baser mes personnages sur les visages de personnes existantes afin de leur donner un aspect distinct et empêcher que tous les personnages aient l’air d’être moi avec des coiffures différentes. Les bouilles de plus de l’un de mes amis ont fait une apparence dans Pop Gun War.

Mes camarades artistes de Meathaus, Zac Baldus et Brandon Graham, sont les hooligans du chapitre quatre. Mon meilleur ami Roger Human Being a servi de modèle pour l’ange déchu Roger, bien que la plupart de ses tatouages soient différents.

L’incroyable marionnettiste Jonathan Cross (alias Jonny Clockworks) a été l’inspiration du personnage de King Doll.

Et puis il y a aussi le Garçon Riche. L’année dernière j’ai présenté un ami ? Esao Andrews, qui n’a rien du personnage du Garçon Riche si ce n’est l’apparence. Alors qu’on se baladait, mon ami me dit qu’il trouvait Esao étrangement familier. Il était certain de l’avoir déjà rencontré auparavant. Je lui ai dit qu’Esao était le modèle du Garçon Riche dans Pop Gun War et avait eu les honneurs de la couverture du chapitre cinq. Je jure avoir vu une petite ampoule s’allumer au-dessus de sa tête lorsque je lui ai expliqué ça.

Le look de Koole est basé sur un type avec qui je travaillais dans un restaurant végétarien de New York. Il s’appelle Gavin Russom et habite maintenant à Berlin avec sa petite amie et collaboratrice Delia. Ils ont aussi un groupe génial qui travaille avec le label DFA à New York. Durant la courte période où j’ai travaillé avec Gavin il y a plusieurs années, ce garçon m’intriguait tellement que je lui ai demandé si je pouvais modeler l’un de mes personnages de BD sur lui. Gavin réalisait d’incroyables performances mêlant art et magie au cours d’un spectacle qui est aisément l’un des plus spectaculaires que j’ai jamais vu. Le show était merveilleusement embarrassant, intense et ridiculement drôle. Ceci dit la véritable inspiration pour ce personnage m’est venue de ma lecture des frères Karamazov.

J’ai une histoire étrange concernant le modèle d’Addison, l’ami sans abri de Sinclair. Juste après avoir obtenu mon diplôme de la School of Visual Arts, j’ai travaillé dans un magasin de fournitures artistiques de Manhattan. Un peu avant de quitter ce job, j’ai demandé à mon patron si je pouvais prendre quelques photos de lui pour un personnage de BD. Il a dit que c’était d’accord mais alors que je le photographiais il m’a expliqué que d’habitude il ne laissait jamais personne faire ça. Quelques semaines plus tard, alors que je n’étais pas en ville, j’ai reçu un appel d’Esao qui avait aussi travaillé là-bas avec moi. Il me dit que notre patron était mort au cours d’un horrible accident. Il me raconta ça alors que j’étais en train de dessiner des pages du premier chapitre de Pop Gun War, à regarder des photos de mon ancien patron comme référence pour Addison. Apparemment il était tombé d’une échelle et une perceuse lui avait traversé le crâne. Lorsque je suis retourné à New York j’ai donné mes photos au frère de mon patron qui en fut très heureux. Il m’expliqua qu’il n’avait guère de photos de son frère en raison de la timidité de ce dernier face à l’objectif.

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