Starchild

INTERVIEW JAMES OWEN

Kymera : James, ta biographie indique que dès 6 ans tu réalisais tes propres comics que tu vendais autour de toi et que tu possédais déjà une culture littéraire impressionnante. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

James Owen : Ma mère peignait. Tout au long de mon enfance nous avons eu un chevalet avec ses travaux en cours dans la salle à manger, et plusieurs de ses toiles étaient accrochées aux murs de la maison.

Son frère aîné Clair peignait des danseurs Hopis et Apaches (le sujet de mes premiers dessins) et dirigeait avec son frère Val un magasin d’art très réputé.

Leur soeur cadette Jan était illustratrice et graphiste, c’est elle qui m’a beaucoup enseigné sur ces disciplines.

On m’a aussi élevé dans l’idée que j’avais un héritage à respecter et une tradition à poursuivre : le nom de jeune fille de ma mère était Millett – et bien que mon ascendance directe provienne d’une autre branche de la famille, nous avions de nombreuses œuvres du grand peintre français Jean-François Millet dans notre environnement.

Ma famille directe (qui a ajouté le second “t”) descend de cousins de Francis David Millet (dont j’ai donné le nom à mon fils). Frank Millet est ma plus grande inspiration : tambour durant la Guerre Civile ; correspondant en Europe ; peintre (à Bruxelles) et colocataire de John Singer Sargent ; designer de l’Exposition Colombienne de 1893 (lors de la White City World’s Fair de Chicago) ; cofondateur de l’American Academy de Rome ; ami de Mark Twain, P.T. Barnum et Grover Cleaveland ; et le genre d’homme qui, en compagnie de son meilleur ami, donna son gilet de sauvetage à deux passagères puis s’assit pour jouer aux cartes tandis que le Titanic sombrait.

Comment douter alors pourquoi j’aspire à de grandes ambitions et crois que je peux les atteindre ?

Et, oui, j’ai commencé à écrire, publier et vendre mes propres bandes dessinées à l’âge de six ans. LE PETIT CHAPERON ROUGE et BOUCLE D’OR ET LES TROIS OURS. Quinze cents pièce.

Kymera : Je suppose alors que dès ce jeune âge il était évident pour toi que tu deviendrais un artiste ?
Quel intérêt spécifique as-tu trouvé dans les comics en tant qu’œuvres d’art et moyen d’expression ?

James Owen : J’aime écrire ; j’aime dessiner. La bande dessinée est le moyen de faire les deux – bien que j’explore désormais ses limites avec des projets tels que OBSCURO (qui n’est pas une BD au sens traditionnel du terme) ou même HERE BE DRAGONS (qui est un roman illustré). A un moment donné je vais effacer les lignes et le médium dans lequel je travaillerai sera le mien : une combinaison de mots et d’images utilisés de la façon qui fonctionnera le mieux pour un projet donné.

J’ai commencé très jeune à lire des comics et suis devenu passionné après une longue maladie. Je possède encore la plupart de ces vieux comics : un UNCLE SCROOGE et plusieurs DC Digests avec Superman et la Justice League.

Kymera : As-tu suivi une formation de dessin traditionnelle ou bien as-tu tout appris de ton environnement familial ?

James Owen : Tout par la famille. Ma mère m’a appris à dessiner, ainsi que son frère aîné. Elle m’a aussi appris à peindre. Ma tante m’a appris le design.

Je vendais mes travaux à 14 ans et je publiais un an plus tard mon premier comic book PRYDERI TERRA. Je me suis retrouvé exposant à la convention de San Diego avant même d’avoir le permis de conduire. Je suis donc devenu professionnel avant même d’avoir le temps de suivre le moindre cours, j’ai alors appris en dessinant et en comprenant les techniques au fur et à mesure.

Kymera : La convention a donc laissé un adolescent présenter son titre auto publié aux revendeurs ? Quelle a été leur réaction ?

James Owen : J’étais un exposant comme les autres. À cette époque-là, tout le monde avait un stand de trois mètres. DC, Marvel, Graphitti, Dark Horse, tous étaient logés à la même enseigne.

On m’a remarqué pour mon ambition même si le comics lui-même n’était pas génial.

Pryderi Terra

Kymera : D’après l’introduction de Paul Chadwick, il semble que d’une certaine façon Pryderi Terra soit l’ancêtre de Starchild. Peux-tu nous en dire plus sur ce titre et sa conception ?

James Owen : La meilleure réponse se trouve dans mon introduction au second tome des ELFQUEST ARCHIVES de DC :

« Lorsque j’étais enfant, mon grand-père me disait que le moment où un garçon devient un homme est celui où il réalise, avec la compréhension que cela implique, que ses actions ont des conséquences. Aucun de nous n’existe dans le néant, me disait-il, tout être vivant produit un effet sur les autres et les choix que tu feras auront une résonance à travers le temps et l’espace, assure-toi alors de faire les bons.

Je ne comprenais pas totalement ce qu’il disait, mais je l’aimais et le respectais et je savais qu’il était plus sage que moi, je me contentais donc de l’écouter et d’opiner de la tête.

Lorsque j’ai décidé très jeune de devenir scénariste et dessinateur de bande dessinée, il a approuvé ce choix et donc mon habitude de lire ces volumes. Les comics Disney et Archie étaient alors le standard pour moi, avec une petite préférence pour Richie Rich car il avait droit à de longues aventures dans ces recueils (je ne connaissais pas encore Carl Barks). C’était là tout le panel de mes goûts en matière de comics. Des vacances d’été passées chez mes grands-parents changèrent cela.

Au cours de deux semaines de ce glorieux été, je suis passé de zéro à soixante en tant qu’amateur de comics : TUROK, RIPLEY’S BELIEVE IT OR NOT, l’ancienne anthologie STARSCREAM, DETECTIVE (illustré par Don Newton, que je devais rencontrer l’été suivant) et, dans un magasin généraliste, un pack promotionnel Warner contenant trois numéros de SUPERBOY au moment où la série se transformait en LEGION OF SUPER HEROES.

Pour faire court, j’étais devenu accro. Et bien que certains comics Marvel ait retenu mon attention (la Saga du Phoenix Noir par Byrne et Claremont ; l’annual des AVENGERS dessiné par Michael Golden), j’étais avant tout fan de DC.

J’ai ensuite acheté une pléthore de recueils DC (dans la boutique d’un hôpital), ce qui m’a conduit à visiter pour la première fois une boutique de comics (pour trouver un guide des prix, couverture par Don Newton) et faire ma première rencontre avec les soi-disant comics « indépendants ». Le magazine COMICS SCENE m’a aidé à définir les hémisphères de ce monde nouveau : une certaine série nommée LOVE AND ROCKETS représentait le pôle nord ; Richard Corben était le pôle sud ; et des continents entiers avaient été bâtis autour de l’exemple des deux titres les plus importants, qu’un mentor me ferait redécouvrir des années plus tard, et qui influenceraient grandement le cours de ma vie : CEREBUS et ELFQUEST.

Je connaissais déjà les volumes couleur d’ELQUEST qui dominaient les rayons de tous les magasins Waldenbooks à l’époque. Des volumes massifs aux couleurs chatoyantes qui ridiculisaient n’importe quel titre mainstream de super-héros (si vous trouvez que l’odeur du vieux papier recyclé vous évoque des souvenirs de jeunesse, vous devriez sentir l’un des albums couleurs originaux d’Elfquest, on devient vite dépendant et ils ne manquent jamais de me faire retourner au début des années 80). Mon mentor de l’époque (qui tient aujourd’hui une armurerie tout à fait bien comme il faut) me montra les numéros grand format et noir de blanc de WaRP et me prêta les deux volumes couleur.

Je devins à nouveau accro.

Ne vous méprenez pas, George Perez était pour moi un dieu et j’aurai donné un doigt pour savoir écrire comme Paul Levitz, mais Elfquest faisait résonner une nouvelle corde sensible. Wendy et Richard avaient bâti une histoire à l’écart des lois du marché et continuaient à le faire à leur propre rythme. Je n’ai découvert que bien plus tard qu’ils étaient entrés en contact avec les éditeurs mainstream de l’époque qui avaient refusé leur projet. Il ne leur restait plus qu’à abandonner leur vision ou bien, comme l’aurait dit mon grand-père, à remonter leurs manches et prendre les choses en main.

Ma toute première convention fut la WorldCon d’Anaheim en 1984, à l’occasion de laquelle le numéro 20 de la série Elfquest originale publiée par Wendy et Richard devait débuter, accompagné d’une soirée “Fin de la Quête ». Ma tante et son amie me conduisirent, achetèrent des entrées, assistèrent à un débat animé sur Tolkien et subirent le junk food local juste pour me voir suer durant trois heures avant de finalement trouver le courage de parler à Richard.

Mon dessin était amateur et bien attentionné ; Richard a été patient, encourageant, et dit qu’il serait intéressé de voir comment mon style allait évoluer avec le temps.

Ceci accompli, je n’eus plus aucune énergie pour aller voir aussi Wendy mais sa contribution au programme de WorldCon, un poème accompagné d’une illustration influencé par Elric et nommé « Le Sorcier à l’Œil Fou » eut une telle influence sur moi que je me suis servi de ce titre un an plus tard pour l’un des chapitres de ma propre bande dessinée au format ELFQUEST, PRYDERI TERRA, et, plusieurs années après, comme titre du premier chapitre de l’œuvre sur laquelle est bâtie ma carrière, STARCHILD.

Lorsque Wendy et moi nous rencontrâmes finalement, je connaissais bien Richard à force de le croiser dans les conventions et il me présenta donc comme un collègue. Nous nous séparâmes bons amis. Et la planche originale du « Sorcier à l’Œil Fou » est au mur de mon studio, un cadeau de Wendy et Richard. Ils se sont dits que ce n’était que justice et la meilleure façon de boucler la boucle.

Bientôt vingt ans se sont écoulés depuis cette édition de WorldCon, vingt-deux depuis ma découverte d’Elfquest et un quart de siècle depuis le début de la Quête. Les choix opérés par Wendy et Richard en tant que conteurs et entrepreneurs ont influencé vague après vague de jeunots qui décidèrent que c’était une bonne façon de gagner sa vie ; ils ont influencé le marché en démontrant la viabilité économique d’une histoire bien écrite et sans compromis et, plus encore, ils ont fait croire en la magie des générations de lecteurs dans un monde où de telles opportunités sont bien rares. » […]

Pryderi Terra

Kymera : Maintenant que connaissons l’origine de Pryderi Terra, peux-tu nous en dire plus sur cette histoire et comment elle a donné naissance à Starchild ?

James Owen : La réponse est très simple – il s’agit de fils à la recherche de leurs pères. Le personnage de Bryn (dans PRYDERI) devint Anders (dans STARCHILD), et la figure du menton devint Homer (et garda le même aspect).

Le personnage à la longue chevelure et vêtu d’une cape de l’introduction devint Rhysling. En fait il s’agit d’un processus de maturation : atteindre la maturité du dessin et de la narration. Mais les bases sont restées plus ou moins identiques.

J’ai aussi conservé le compagnon un peu déluré (Sigfried dans STARCHILD). Tout protagoniste a besoin d’un compagnon de qualité.

(Et le nom de Sigfried, tout comme celui de Tristan dans MYTHOPOLIS, vient des frères Farnan dans les livres de James Herriot sur la vie d’un vétérinaire en Angleterre. Non, vraiment.)

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