Strangers in Paradise

INTERVIEW TERRY MOORE (coréalisée avec le site Bruit de Bulles)

Kymera : A quel moment vous êtes-vous rendu compte de l’ampleur qu’allait prendre SIP dans votre vie, que cette série allait vous suivre un bon bout de temps ?

Terry Moore : Durant la deuxième ou troisième année de SiP, j’ai été nominé pour 4 Eisner, 2 Harvey et quelques autres récompenses. C’est à ce moment que j’ai su qu’il y avait moyen de réussir quelque chose avec un comic book.

Kymera : Avez-vous planifié toute la destinée des personnages du départ, ou bien ceux-ci ont-il acquis une certaine forme d’indépendance au fil du temps ?

Terry Moore : Non, la création est très organique. L’histoire progresse et se modifie avec le temps. Certaines idées sont restées et se sont développées au fur et à mesure que l’histoire avançait, mais bien souvent j’ai envisagé un futur pour mes personnages avant de m’en débarrasser lorsqu’une meilleure idée me venait. Aujourd’hui je travaille surtout à l’instinct et laisse les personnages me surprendre.

Kymera : SIP est désormais un monde « clos », trouvez-vous encore des sources d’inspiration dans vos lectures ?

Terry Moore : Oui, il arrive à moi et aux personnages des choses que je n’avais pas prévues. C’est un peu la même situation que pour un homme mature qui croit mener une vie bien rangée, que celle-ci est aussi un monde « clos ». Puis il rencontre une femme et, surprise, tout devient différent.

Kymera : Vous écrivez nombre de poèmes, de textes de chansons, pensez-vous un jour composer la musique de la série à partir de ces textes ?

Terry Moore : J’adorerais faire une bande originale pour SiP. Par le passé je me consacrais tellement à la musique que cela aurait été facile. Désormais je suis principalement un auteur et un artiste, la musique me vient donc plus difficilement. Cela prendra du temps.

Kymera : Au fil des numéros, on sent que le caractère de Francine déteint sur celui de Katchoo et vice versa. Avez-vous conçu les personnages dans ce but, ou vous êtes-vous laissé porter par leurs réactions au fur et à mesure de l’écriture ?

Terry Moore : J’ai toujours su que Katchoo et Francine aurait chacune un profond effet sur l’autre. C’était l’idée de départ. C’est ce qui se produit avec la personne la plus importante de votre vie. Je savais aussi que les philosophies de ces deux femmes, si différentes l’une de l’autre, les conduiraient vers des chemins différents. Laquelle connaîtrait la vie la plus heureuse au final ? Je connaissais la réponse à cette question lorsque j’ai débuté la série.

Kymera : Dès les premiers numéros, vous avez osé mettre en place une construction narrative originale, vous servant de flashbacks, de textes romancés, de poèmes… Y a-t-il encore des domaines que vous aimeriez explorer ?


Terry Moore : Absolument. Je n’ai même pas encore commencé à gratter la surface. J’ai l’impression d’avoir traversé ma période BD classique (comme les premiers albums des Beatles) puis quelques expérimentations (comme Revolver), mais je n’ai pas encore réalisé mon Sgt. Pepper’s. Je veux réunir tous mes centres d’intérêt en une même œuvre, quelque chose d’hybride et d’entièrement nouveau qui n’a pas encore de nom car cela n’appartient à aucun média spécifique.

Kymera : Votre découpage n’obéit pas à des règles strictes, il change souvent en fonction des scènes, le pensez-vous en terme de musicalité ?

Terry Moore : Oui. Je déteste les musiciens qui, une fois qu’ils ont trouvé un son qui sonne bien, n’en changent plus jamais. Je déteste de même les groupes dont les chansons se ressemblent toutes. Mes héros avaient tous foi en la diversité et au changement permanent. J’essaie de leur faire honneur avec mon travail. Toute autre approche serait ennuyeuse au possible.

Kymera : Pourquoi avoir commencé cette histoire par un flashback ?

Terry Moore : Afin que les lecteurs sachent que la vie de Francine n’est qu’une suite d’échecs et d’embarras. L’histoire devait débuter avec la scène entre Francine et Freddie au lit dans le noir, mais je me suis dit que cela serait plus intéressant si vous connaissiez déjà un peu Francine avant d’en arriver là.

Kymera : Il y a quelques années, vous parliez de votre recherche d’un « point d’équilibre » entre l’évolution des personnages et vos lecteurs. Aujourd’hui pensez-vous avoir atteint votre objectif ?

Terry Moore : Non, je crois que l’équilibre est impossible. Les lecteurs veulent une chose, les créateurs en font une autre. C’est ainsi que tourne le monde. Si vous offrez aux lecteurs ce que vous pensez qu’ils veulent, alors vous n’êtes plus un créateur mais un businessman.

Kymera : Avec le développement grandissant de la série, vous devez recevoir énormément de demandes et de sollicitations particulières de la part des lecteurs sur l’avenir des personnages, en tenez-vous compte ?

Terry Moore : Non, les lecteurs n’ont pas le droit de vote. Ils peuvent regarder mais pas toucher !

Kymera : De quelle manière travaillez-vous au jour le jour ? Vous astreignez-vous à un rythme de travail quotidien, ou laissez-vous venir l’inspiration ?

Terry Moore : J’essaie de m’astreindre à une routine journalière, mais en pratique je ne la suis pas réellement. Ce n’est pas évident de publier un nouvel épisode toutes les six semaines, je fais donc ce qui me semble le mieux pour atteindre ce but chaque jour. Parfois cela signifie passer dix-huit heures d’affilée à la table à dessin, d’autres fois cela revient à s’offrir une bonne sieste.

Kymera : Avez-vous des échos (autres que les chiffres de ventes) concernant les réactions du public en dehors des USA ?

Terry Moore : Oui, SiP est publié dans huit langues différentes. Nous recevons du courrier d’à peu près partout.

Kymera : Pourquoi à votre avis s’est-il créé un lien si fort entre SiP et son lectorat ? Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lectorat qui va bien au-delà des simples amateurs de comic books ?

Terry Moore : Je n’essaie pas d’écrire une bande dessinée mais une bonne histoire. J’essaie d’écrire sur les gens d’une façon que tout le monde peut appréhender, s’identifier à eux, quelque soit la langue ou le pays. Nous sommes tous identiques au plus profond de nous-mêmes, nous partageons les mêmes émotions, peurs et désirs. Si un auteur garde cela en tête, alors n’importe qui pourra apprécier ses histoires.

Kymera : Plus généralement, avec le recul des années, vous estimez-vous satisfait de votre travail ?

Terry Moore : Il y a toujours moyen de faire mieux, mais ce qui est fait est fait. Je ne peux que construire à partir de ce que j’ai bâti jusqu’à aujourd’hui. Je dirais que je sais ne pas avoir perdu mon temps en travaillant sur SiP. J’ai travaillé à la télévision pendant douze ans et il n’en reste aucune trace, tout ceci a été du temps perdu et je ne peux plus récupérer ces années. Mais j’ai passé onze ans sur SiP et j’ai une belle collection d’ouvrages à montrer, des ouvrages que les gens continueront de lire bien après moi. Ce n’est pas une perte de temps et ceci est très satisfaisant.

Kymera : Sans révéler de détails importants, pouvez-vous nous dire à quoi les lecteurs français peuvent s’attendre pour les albums à venir ?

Terry Moore : Non. Il va vous falloir le découvrir en même temps que les personnages !

Kymera : Merci beaucoup, Terry.

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